Politique étrangère, Politique Française

Paradis soviétique: A quand le procès du communisme ? Celui de Staline ?

La réalité d’une guerre civile espagnole ou les méchants n’ont jamais été uniquement que parmi les Franquistes. La République espagnole avait aussi ses héros, mais aussi ses criminels, ses violents et ses assassins.

Gérard Brazon

Valentín González, dit “El Campesino”, fut l’un des plus fameux généraux de l’armée républicaine espagnole. Au mois de mai de l’année 1939, la victoire des armées franquistes ne faisant plus de doute, il fut contraint à l’exil. Il traversa alors la mer Méditerranée à bord d’un cargo, rejoignit Marseille, puis Paris, et se rendit enfin au port du Havre où un navire le conduisit à Leningrad, avec 700 autres communistes espagnols à son bord.

Nous publions ci-dessous un extrait de l’entretien que le général “El Campesino” accorda en 1962 au journaliste “d’extrême droite” François Brigneau, qui le publia dans un recueil intitulé “Quand les armes se sont tues”. Les lignes qui suivent correspondent aux pages 157 à 173. C’est sans aucun doute l’un des plus extraordinaires témoignages sur certaines réalités de l’Union soviétique.

… Ce soir, pour aller dîner, El Campesino a fait toilette. Il a mis son costume des dimanches à larges raies. Une chemise à col élimé mais propre serre son cou bref. Est-ce la fatigue d’une longue journée de travail dans la chaleur de ce printemps ? Jamais je ne me suis rendu compte comme aujourd’hui de ses origines maures. Ses pommettes saillent dans une face ronde que la sueur vernit à mesure que s’avance le repas. Ses yeux brûlent d’un feu sombre et leur éclat reste insupportable. Le sujet de la conversation était ses aventures en Russie communiste. El Campesino s’y est jeté comme un nageur dans les remous. Il parle avec de plus en plus de frénésie, dans un espagnol à demi andalou qui dévore les « s » et la fin des mots. Comme toujours, il mêle les dates, saute d’une époque à une autre, revient sur le passé, évoque ce que sera sa politique quand Franco aura été balayé, se met en colère tout seul, à la pensée de ceux qui ne croient pas aux atrocités soviétiques.
— Il n’y avait pas deux jours que le Siberia était en route et déjà je m’étais rendu compte d’un certain nombre de choses. A bord se trouvait le fameux écrivain Ilia EhrenbourgEnvoyé spécial de la Pravda, il avait Passé toute la guerre d’Espagne dans des hôtels luxueux, ne se déplaçant que dans de somptueuses voitures et ajoutant à son activité de journaliste des activités assez mystérieuses… Il avait écrit sur moi une biographie entièrement fantaisiste. Je n’aimais pas ses manières onctueuses, ce ton mielleux qu’il prenait pour me parler. Manières jésuitiques qui s’accompagnaient volontiers de cynisme. Il me dit un jour : « Prépare-toi à subir un choc quand tu verras la réalité. Le socialisme, ce n’est pas encore le bonheur. » Et avec un petit rire : « Le Paradis soviétique », c’est une création de la propagande. Les peuples ne sont pas encore mûrs pour entendre la vérité. Il faut la leur accommoder… » Dans une telle bouche, ces paroles me paraissaient étranges. Je dus vite convenir qu’Ehrenbourg était au-dessous de la vérité.
Le Siberia arriva à Cronstadt et, après que les bagages eurent été minutieusement fouillés par la N.K.V.D., les réfugiés espagnols traversèrent Léningrad afin d’aller prendre le train qui devait les conduire à Moscou. Ce premier contact avec la terre du socialisme n’alla pas sans surprises. La gare de Léningrad était pleine d’hommes sales et déguenillés, de femmes échevelées, misérablement vêtues ; d’enfants faméliques dont les yeux tristes semblaient immenses au milieu de leur visage maigre. Comme ils s’approchaient des étrangers, des miliciens surgirent et les chassèrent à coups de crosse et de botte. El Campesino revit son enfance, les matraquages des gardes civils, la fuite des pauvres sous les coups. Etait-ce donc la même chose dans ce pays où le peuple avait pris le pouvoir ?
— Plus j’allais et plus je me rendais compte que l’inégalité existait ici comme ailleurs, dit-il. A Moscou, j’ai vu des logis misérables mais moi, j’étais logé dans une sorte de palais, une maison de Monino où régnait un luxe inouï. J’y avais été accueilli par deux très jolies femmes, qui m’avaient fait comprendre qu’elles étaient là pour me servir. Elles m’avaient suivi dans la salle de bain, m’avaient aidé à me dévêtir. Comme j’hésitais, gauche, nos mœurs espagnoles beaucoup plus austères ne préparant pas à de pareils raffinements, un ami m’avait conseillé : « Fais ce qu’elles te disent et distille du communisme à jet continu, car chacune de tes paroles et chacun de tes gestes seront notés et transmis. » Chaque réfugié de marque avait ainsi une ou plusieurs servantes toujours jolies, et bien vêtues, et parfumées, et des mieux disposées à son égard. Plus tard, nous eûmes la preuve qu’elles appartenaient à la N.K.V.D. Et si elles partageaient nos lits, c’est que c’était là une manière d’endormir notre méfiance et de surprendre nos secrets.

Les révélations qu’elles firent sûr moi durent rassurer les services chargés de surveiller les étrangers car, au bout de trois mois, on me pressa d’entrer à l’Académie Frounzé qui est en quelque sorte l’Ecole de Guerre du régime soviétique. Quatre autres généraux_ espagnols y étaient également admis : le général Modesto, qui à la fin de la guerre d’Espagne était chef de corps d’armée et les généraux de division Lister, Taguena et Merino. Modesto et Lister devaient se préparer militairement et politiquement à diriger la révolution en France, le jour favorable venu pour le Parti. Taguena était destiné au même rôle en Hongrie et Merino en Tchécoslovaquie. Ce dernier se trouve d’ailleurs à Prague. Moi, j’étais reçu comme général de division de choc, catégorie spéciale. On me fit mettre en uniforme et je dus changer de nom. Je devins le Komisaro Piotr Antonovitch. Je reçus une solde de 1880 roubles par mois, ce qui était énorme dans un pays où le salaire moyen d’un ouvrier ne dépasse guère 300 roubles. La vie était dure. Réveil à six heures du matin. Vingt minutes de gymnastique. Une heure d’exercice au pas de l’oie. Petit déjeuner, puis, de huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi, cours sans interruption. Je fus étonné de voir que la préparation politique prenait le pas sur la préparation technique. Il fallait savoir par cœur la vie de Staline. L’exégèse de Marx et d’Engels primait la stratégie. Je commençais à comprendre pourquoi les officiers soviétiques que j’avais vus en Espagne étaient aussi médiocres. Et comme j’avais mon franc parler, un jour j’éclatai. On m’avait posé la question suivante : « Quelle est la mission d’une escouade ? » Le plus sérieusement du monde je répondis : « En U.R.S.S., la mission d’une escouade est de voler les poules pour les chefs et leur procurer de jolies filles. » Ce fut un beau tollé. L’affaire fut portée devant la direction de l’Internationale. Pendant quinze jours, à raison de quatorze heures par jour, une commission de vingt membres m’interrogea. On eût dit un tribunal de l’Inquisition. Sans doute aurais-je pu rentrer en grâce en m’excusant, mais cela m’exaspéra. Au lieu de faire amende honorable, j’attaquai. Je dis que le Parti communiste espagnol était responsable de la victoire de Franco.Que c’était lui qui avait commis les crimes les plus monstrueux de la guerre civile. J’attaquai Lister et la Pasionaria. Ceux-ci répliquèrent en demandant mon arrestation et ma déportation en Sibérie. J’avais à l’époque une compagne qui était la fille d’un général soviétique et l’amie de la fille de Staline. Etait-ce à elle que je dus de rentrer tous les soirs chez moi tout de même ? Elle tremblait sans cesse pour moi et s’attendait au pire. Mais la seule sanction prise par la commission fut de m’expulser de l’Académie Frounzé et de me faire entrer, en mars 1941, dans un groupe de stakhanovistes qui travaillaient au métro de Moscou. Au début, la journée de travail était de huit heures. Mais après l’entrée en guerre de l’Allemagne, on restait parfois une semaine sans quitter le chantier.
— Etiez-vous à Moscou lors de l’avance allemande ?
— Oui, je ne l’ai quitté qu’en novembre 1941. Au bout de trois mois de guerre on avait l’impression très nette que tout était perdu. Du troisième au cinquième mois la décomposition et le chaos étaient indescriptibles. Les fonctionnaires du parti, des syndicats, de la N.K.V.D., du Komintern avaient fui. La garde du Kremlin avait été confiée à cent vingt communistes espagnols et ils n’avaient à garder que des murs et des bureaux déserts. Staline s’adressa à son peuple en disant qu’il n’avait pas quitté la capitale. En réalité, il était à Kuibychev. La harangue qu’il fit alors annonça l’extraordinaire métamorphose imposée par les événements. Il parla de la « Patrie russe». Jamais, dit-il, au cours de l’Histoire, elle n’avait été en si grand péril. Après ce discours, on oublia volontiers les mythes révolutionnaires pour faire appel aux sentiments nationalistes du peuple russe, exalter la mémoire de Pierre Ier et de Catherine II et même chanter des vieux hymnes tsaristes. On répara les églises. On demanda au clergé de coopérer au sauvetage de la nation en danger. On promit aux paysans la liquidation des kholkozes et des fermes d’Etat. Ajoutée à la férocité des Allemands qui commirent une énorme erreur psychologique en n’entrant pas en Russie en libérateurs, c’est cette mue profonde qui sauva le régime. Mais en novembre, quand je quittai Moscou, l’avenir paraissait bien compromis.

 

Le train qu’il prit, Le Campesino, l’appelle aujourd’hui le « train fou ». Il allait d’un côté et de l’autre, avançait et reculait au hasard des ordres et des contrordres. Le froid était terrible. Il fallait détruire les toits et les sièges pour allumer des braseros installés à l’intérieur des wagons. Le « train fou » s’arrêtait parfois dans un village. Les voyageurs descendaient et raflaient alors tout ce qu’ils pouvaient, prenant d’assaut les fermes et les silos de pommes de terre. Il fallait se défendre contre les déserteurs qui tentaient sans cesse de monter dans les compartiments. Jour et nuit, le « train fou » roulait au milieu d’un pays en pleine anarchie. A Tachkent, il y avait plus d’un million et demi de fuyards : vieillards, enfants abandonnés, femmes sans défense. Et les rues étaient pleines de cadavres que personne ne songeait à enterrer. La prostitution et le banditisme se généralisaient. Des groupes de trente à quarante personnes se formaient pour défendre leurs vêtements. Quand arrivait une bande, il y avait combat et les vaincus n’avaient d’autres ressources que de se faire bandits à leur tour.
— Mais la décomposition ne devait atteindre son point culminant qu’avec l’arrivée des troupes allemandes devant Stalingrad, dit aujourd’hui El Campesino. Nourritures et objets, jeunes filles de douze ans ou femmes mariées, influence et protections officielles, documents authentiques, authentiques ou non, tout pouvait s’acheter ou se vendre à l’époque. L’U.R.S.S. était devenue un immense lupanar et un marché noir colossal. La N.K.V.D. m’avait fixé comme lieu de résidence la ville de Kokant, non loin de la chaîne montagneuse du Turkestan.
— De quoi viviez-vous ?
— De banditisme, comme les autres. Je voulais m’évader et j’avais besoin d’une somme importante. Pour cela, il n’y avait qu’un moyen : voler. Officiellement, j’exerçais la profession de tueur de chiens. Dans son livre J’ai perdu la foi à Moscou, Enrique Castro Delsardo dit que je volais des chiens pour en revendre la peau et la chair. C’est exact. C’est même grâce à la viande des chiens policiers – les mieux nourris, bien sûr – que la mère de Castro n’est pas morte de faim. Au début d’octobre 1943, je résolus de partir pour Moscou. Je m’étais constitué une bonne réserve de vodka : cela rend les contrôleurs plus aimables. Pour éviter les questions gênantes, j’avais mis au point un stratagème. Quand les policiers arrivaient dans le wagon, je faisais semblant de cacher quelque chose dans ma musette. Evidemment, ils me bondissaient dessus et découvraient… ma photographie en général de l’armée espagnole. Le réflexe était immédiat : ils me saluaient et me laissaient passer. Je retrouvai ma femme à Moscou, mais n’osai pas aller coucher chez elle. Je passais donc mes nuits chez des femmes de rencontre. La prostitution est officiellement interdite en U.R.S.S., mais les marchés sont pleins de femmes qui s’y livrent. Ce n’était pas une existence durable. Aussi, pour essayer de régulariser ma situation, je décidai de me présenter avec ma compagne à la direction du Parti communiste espagnol. J’y trouvai un communiste de Valence, Uribes et les colonels Gordon et Galan. La discussion éclata aussitôt. Le ton monta très vite. Attirés par le bruit, la Pasionaria et Lister arrivèrent. Ce fut une sacrée empoignade.

 

À ce souvenir, El Campesino hoche la tête, se tape sur les cuisses et a un étrange rire silencieux qui lui retrousse les lèvres et montre ses dents pointues.
— Ils m’avouèrent que c’étaient eux qui m’avaient fait envoyer en exil. Devant l’avance allemande, ils s’étaient enfuis à Oufa où s’était réfugiée une partie du gouvernement soviétique. Les premiers succès russes les avaient vus revenir dans la capitale où ils tiraient leur puissance des services qu’ils rendaient à la N.K.V.D. Je leur criai « Un jour le peuple espagnol vous demandera compte de tous les crimes que vous avez commis en Espagne et en U.R.S.S. »
— C’est possible, dit la Pasionaria, mais tu ne seras plus là pour nous accuser. »
Ma femme pleurait.
— Allons-nous-en, tu n’obtiendras rien de ces tigres.
— Tu paieras cher l’aide que tu accordes à ce chien de trotskyste, lui criait la Pasionaria.
Le pire était à redouter. Je fis plusieurs tentatives pour entrer dans l’armée polonaise qu’on était en train d’organiser dans les environs de Moscou. En vain. J’écrivis une lettre à Staline :
« Il me parait indigne, pendant que le peuple russe saigne sur les champs de bataille dans une lutte à mort avec le nazisme, qu’un homme comme moi, qui a fait ses preuves pendant la guerre d’Espagne, reste inactif dans les rues de Moscou. Si l’on prouve que je suis un contrerévolutionnaire, qu’on me fusille sans tarder. Dans le cas contraire, qu’on m’utilise pour la lutte. »
En guise de réponse, deux jours plus tard, deux colonels de l’état-major vinrent me chercher. On m’amena dans un des immeubles de la N.K.V.D. où se rendait parfois Béria lui-même. Pendant six jours, je fus soumis à un interrogatoire méthodique. Parfois aimables et amicaux, ils m’offraient des cigarettes; puis, brusquement, changeant de manières, ils se montraient brutaux, insultants, menaçants. Au bout de la semaine, ils proposèrent que mon affaire soit réglée par le Komintern. C’était me livrer à mes pires ennemis. En rentrant chez moi, je me dis qu’il ne me restait vraiment plus qu’une chance de salut la fuite.

Je connaissais un juif polonais qui avait servi dans les Brigades internationales, puis avait occupé pendant trois ans à Moscou un poste important au Secours Rouge international, et en avait largement profité. Je pénétrai chez lui et lui volai 150 000 roubles. J’étais sûr qu’il ne me dénoncerait pas à la N.K.V.D., car il eût fallu qu’il expliquât, d’abord, comment une telle somme était à sa disposition. Je n’avais pas de scrupules. Voler un voleur, ce n’est pas voler.

Une fois en possession de l’argent je demandai entrevue au maréchal Joukov. Je m’y rendis, accompagné de deux garçons audacieux, décidés, courageux Laurente et Campillo. Pilotes d’avions de chasse, ils avaient été envoyés en U.R.S.S. quelques mois avant la fin de la guerre d’Espagne pour y suivre des cours de perfectionnement. Dégoûtés comme moi du « paradis soviétique », ils avaient résolu d’unir leurs efforts aux miens pour essayer de fuir. Le maréchal Joukov nous reçut fort chaleureusement. A un moment donné, je le pris à part. Je lui exposai mon désir de combattre en qualité de simple soldat. Il se mit à rire.
— Comment ! Le fameux général espagnol, simple soldat dans l’Armée Rouge, ce serait un non-sens ! Reviens me voir un de ces jours. Je vais m’occuper de toi.
Pendant qu’il me parlait, Laurente et Campillo subtilisèrent sur son bureau plusieurs feuilles à en-tête et un tampon portant le cachet de l’état-major central.
— Ce n’est pas tout, me dit Campillo. Nous avons gagné les faveurs de femmes dont les maris sont officiers de la N.K.V.D. Elles nous ont invités ce soir chez elles. Elles aiment beaucoup le champagne et le cognac. Quand elles dormiront, nous pourrons choisir notre garde-robe.
Et c’est ainsi que le 18 août 1944, j’arrivai à Bakou en lieutenant du service spécial d’espionnage de la N.K.V.D. Le 23 août nous étions dans le train qui nous menait à proximité de la frontière d’Iran. Tout se passait à merveille. La vodka aidant, le moral était au beau fixe. C’est alors que l’on frappa à la porte du compartiment. Nous regardâmes par la vitre. C’étaient des policiers. Il se lève et mime la scène :
— Des policiers ! Nous touchions au but et nous allions échouer. J’avais prévenu Laurente et Campillo : tout valait mieux que d’être à nouveau arrêtés. Il fallait être prêts à supprimer l’ennemi, quel qu’il fût.
Il s’éponge longuement le front avec un mouchoir couleur tabac et a son curieux sourire retroussé qui lui donne le mufle d’un fauve.
— Heureusement, le chef de train avec qui nous avions joué aux échecs et bu pas mal de vodka intervint. Il se mit à parlementer avec eux. Et ils s’éloignèrent.
El Campesino marque un temps d’arrêt.
— J’avais eu encore plus chaud qu’aujourd’hui.
Il se verse un verre de vin qu’il lampe d’une rasade.
— Excepté la disparition de Campillo, qui s’éclipsa dans la nuit, le reste du voyage fut sans histoire. Nous quittâmes le train avant la gare-frontière. Dans nos valises, nous avions apporté des vêtements civils. A trois heures du matin, sans avoir rencontré âme qui vive, nous étions sur le sol de l’Iran, et, à onze heures du soir, nous sortîmes de la gare de Téhéran. Nous aurions dû être heureux. Enfin libres, après quatre ans d’un monde concentrationnaire ! Je m’étais promis mille joies, et je n’éprouvais qu’une immense torpeur. J’ai donné assez de preuves de non-conformisme pour n’être pas suspect d’aimer bêler avec le troupeau, et pourtant, malgré moi, la propagande soviétique m’avait intoxiqué. Sans me l’avouer, j’éprouvais le sentiment d’avoir trahi un clan. La vie de Téhéran, avec ses marchés et ses boutiques bondées de marchandises alors que la famine régnait dans de vastes régions de l’U.R.S.S., l’insouciance des gens dans les rues, cette liberté naturelle que l’on respirait à chaque pas quand le monde entier se battait, tout cela m’indignait. Laurente, qui n’avait jamais été un communiste très convaincu, appréciait toutes ces richesses et cela me choquait. « Tu te conduis comme un fasciste », lui disais-je. Maintenant, quatorze ans après, je ne comprends pas l’homme que j’étais à ce moment-là. Il me semble que je parlais une langue qui n’était pas la mienne. J’étais empoisonné.
Cet empoisonnement allait être générateur de catastrophes nouvelles. Non sans méfiance, El Campesino et Laurente se présentèrent à l’ambassade britannique. On leur servit un repas. On les habilla de pied en cap. On leur proposa de les envoyer par avion à Londres. Mais rien ne semblait convenir au général espagnol. Plus le personnel de l’ambassade britannique se montrait obligeant, et plus il se fermait, plus il avait mauvaise conscience : « Tu es en train de devenir un serviteur du capitalisme et de l’impérialisme britannique », se répétait-il. Et ce qui devait arriver arriva. Son attitude hostile intrigua d’abord les Anglais, puis les alarma. Reçus en amis, les deux Espagnols finirent par être traités en suspects.
— En janvier 1945, nous étions devenus tout bonnement des prisonniers, dit-il. Un après-midi, vers les cinq heures, alors que l’on nous avait fait sortir sous la surveillance de soldats en armes, nous nous trouvâmes dans un patio, non loin de l’hôpital de Téhéran. Le soir tombait. J’avais remarqué une petite porte dérobée. Quand l’ombre commença à s’épaissir, nous bondîmes. Les trois militaires iraniens, armés de fusils et de longs couteaux, voulurent intervenir. Il y eut un round extrêmement sévère. En deux minutes, les sentinelles étaient étendues sur le sol, mais nous étions bien mal en point. Laurente se trouva dans l’impossibilité de marcher. J’avais une blessure à la tête et une autre à la main droite. Je chargeai pourtant mon camarade sur mes épaules et toute la nuit je marchai en direction de la frontière de l’Iran. Le 5 février, à 120 kilomètres de Téhéran, nous tombâmes entre les mains d’une patrouille russe. Les vêtements anglais que je portais suffisaient à m’accuser d’être un agent à leur solde. Dix jours plus tard, dans un train aveugle, portières et vitres obstruées, à seize par compartiment, nous arrivâmes à Moscou. Le soir même, je couchais à la Loubianka.

 

La voix du Campesino se fait encore plus rauque et à partir de ce moment il va parler comme dans un rêve halluciné.
— Un milicien me conduisit à une espèce de niche. Deux heures plus tard, c’était la visite médicale. Une femme aux gestes brutaux, vêtue d’une blouse blanche frappée d’une étoile de couleur, s’empara de moi. Ce soir, en y pensant, j’ai honte encore des gestes qu’elle eut. Elle me retourna les paupières avec une telle violence que je devais en souffrir plusieurs jours après. Elle m’inspecta les oreilles avec un fil métallique et je saignai. Elle m’introduisit dans l’œsophage un tube muni d’une petite ampoule. Je vomis. Elle continua son inspection et je ne vous en dirai pas davantage. De retour à mon étroite cabine, il me fallut rester toute la nuit complètement nu. Puis le lendemain, on me donna un pantalon qui n’allait que jusqu’aux genoux et une chemise qui n’avait qu’une manche. Je fus ensuite conduit dans une cellule où il y avait déjà cinq hommes, si pâles, si faibles, déjà réduits à l’état de cadavres.
La cellule ne mesurait pas plus de 4 mètres 60 de long sur 2 mètres 40 de large. Pour nous six, nous disposions de trois couchettes. La partie basse des parois était de couleur verdâtre. La partie haute de couleur ocre. Cela n’a l’air de rien; mais le supplice commençait avec cette violente opposition de couleurs. Dès cinq heures du matin, il fallait être debout. Pendant deux heures, nous devions nettoyer nos couchettes avec un chiffon imbibé de pétrole et frotter le sol des cellules à la brosse. Si le résultat ne plaisait pas aux gardiens, le nettoyage continuait pendant deux heures encore. On nous donnait alors 100 grammes de pain noir et un verre d’eau.

Ensuite, il fallait demeurer assis sur nos couchettes, un livre à la main, mais avec l’obligation formelle de ne pas quitter le judas du regard. Si un détenu succombait à la tentation de la lecture, le gardien le rouait de coups. A une heure de l’après-midi, un serveur vêtu d’une blouse blanche et coiffé d’une toque entrait. Sur un plateau et dans des plats d’argent, il nous présentait cent grammes de pain noir et une soupe faite de choux aigre et de tomate. La sieste était permise de une heure trente à deux heures, mais de deux heures à sept heures, il fallait de nouveau demeurer assis, recroquevillé, immobile, les yeux toujours fixés sur le judas. La nuit, la torture continuait, car, d’abord, il n’y avait pas de nuit. Une grosse ampoule brûlait, et il fallait toujours demeurer le visage tourné vers la porte. Si l’on changeait inconsciemment de position, le gardien entrait et les coups pleuvaient.
Aussi, chaque matin, la fatigue était-elle plus grande. On se désintégrait physiquement et moralement. Au fond de nous grandissait une sorte de vide glacé qui est peut-être l’approche de la mort. Les interrogatoires avaient toujours lieu la nuit. Dans une pièce aux murs nus, ornés du seul portrait de Staline, trois officiers étaient assis. Pendant une heure, parfois deux, ils feignaient de m’ignorer. Puis les questions commençaient. C’était toujours la même chose. « Pendant la guerre d’Espagne, n’avais-je pas rencontré un officier américain ? Combien de fois ? Que lui avais-je dit ? Quel secret lui avais-je livré ? » Pendant des heures et des heures, pendant des nuits et des nuits, cela continuait. En tout, huit mois. Huit mois pendant lesquels je ne dormis jamais plus de deux heures par nuit. La nourriture était dérisoire, mais je ne souffrais pas de la faim, seulement du manque de sommeil. Pourtant je tins le coup. Chaque nuit, pendant les huit mois, je refusais de signer les interrogatoires qui m’étaient présentés. Pour me faire plier, on m’infligea le supplice des bains glacés. Plongé dans une eau qui semblait faite de couteaux, je perdais connaissance. Je me réveillais, nu, dans une niche. Mais je ne signai pas. Alors, on me transféra de la Loubianka à Boutirki, puis à Krasnipresia. Là, le régime n’était plus cellulaire. Dans une pièce d’environ cinquante mètres carrés étaient entassés cent quatre-vingts détenus, dormant à même le sol. Il faisait si chaud que la plupart vivaient nus. C’est à Boutirki que j’ai appris que j’avais été condamné à trois ans de travaux forcés au camp polaire de la Vorkouta, à cinq ans de résidence surveillée. Comme j’avais indiqué la profession de contremaître, je fus chargé d’organiser des brigades du travail faites d’hommes et de femmes. Celles-ci étaient enfermées dans cinq grandes cellules, et y vivaient nues comme les hommes. Il y avait des jeunes filles de douze, treize et quatorze ans et des vieilles, maigres, jaunes et ridées. Les gardiens, chaque soir, les violaient. Si l’une d’elles résistait et se mettait à crier, les autres l’immobilisaient et lui fermaient la bouche. C’était épouvantable. La première fois que j’assistai à ce spectacle, la fureur m’empoigna. Je jetai mes crayons et mes papiers, ce qui me valut une formidable raclée. Une nuit, à la suite de cris affreux poussés par une jeune paysanne, des jeunes gens d’une cellule voisine se mutinèrent. On nettoya ces « oppositionnels » à la mitraillette…

C’est sous le nom de Komisario Piotr Antonovitch qu’El Campesino arriva à Vorkouta dans le cercle polaire, au mois de janvier 1946. Le camp se composait de baraques noires entourées de fils de fer barbelés, trois grillages placés à un mètre les uns des autres entre lesquels passaient des fils électriques ou des chiens policiers. A l’intérieur des baraques, trois rangées de planches posées au-dessus les unes des autres, sans paille, sans couvertures, tenaient lieu de lit. Dehors la température tombait à soixante-cinq degrés au-dessous de zéro.
Au début, El Campesino crut qu’il ne pourrait pas résister. Le seul moyen de survivre était d’entrer dans les compagnies spéciales de Stakhanovistes. Ce qu’il fit. Et bientôt on parla du grand Stakhanoviste, Komisario Piotr Antonovitch qui avait réussi à battre tous les records de rendement… Jusqu’au jour où la galerie dans laquelle il travaillait s’effondra. Il y eut dix morts et lui-même craignit un moment d’avoir la colonne vertébrale brisée. Il fut déclaré inapte au travail et, grâce à une jeune femme de vingt-cinq ans qui avait le grade de capitaine de la N.K.V.D., et était devenue sa maîtresse, il réussit au mois de juin 1947 à être envoyé dans le Sud, à Samarkande, non loin de la frontière iranienne.
— Une fois encore je sortais du tombeau, dit-il avec cette simplicité dans l’emphase qui lui est caractéristique. Je tentais une nouvelle évasion, mais j’étais pris en gare de Bany, à 130 kilomètres de la frontière. On me transféra à Kara-Kala, où l’on forme les espions destinés à l’Afghanistan et au Moyen-Orient. Puis à Boukharden, où m’attendait le plus affreux des supplices endurés en U.R.S.S. C’est là, en effet, que je fus jeté dans un cachot profond, obscur et étroit comme un puits. Le sol était nu et humide. En étendant les bras, je touchais de toutes parts les parois de mon trou. Et, soudain, dans l’obscurité, il y eut près de moi des bruits étranges. Deux sortes de bruits. D’abord une espèce de grignotement et des courses précipitées sur les dalles. « Des rats ! », pensai-je. Et puis, derrière ce bruit, il y en eut un autre : un glissement gras et soyeux. Je fis un pas. Je glissai sur un corps mou. Je poussai un cri. Il n’y avait pas que des rats, il y avait aussi des serpents !… Pendant trois jours et trois nuits, je ne pus trouver le sommeil. Ce n’est que la quatrième nuit que je succombai. Au fond d’un rêve, je sentis comme une caresse autour du cou. Je me réveillai, le cœur battant. Sous ma chemise, il y avait un corps mou et extrêmement doux qui ondulait. Je ne bougeai pas. Et au bout d’un moment la couleuvre s’en alla. Bientôt je m’habituai à elles. Elles ne m’importunaient que pendant mon sommeil, parce qu’elles venaient sous mes vêtements chercher de la chaleur. Les rats sales et malodorants étaient beaucoup plus dangereux. Ce supplice dura sept jours. Le huitième, on me conduisit dans le bureau et je vacillai sous la lumière électrique. Il y avait là un colonel, un commandant et un lieutenant de la N.K.V.D. qu’assistait une très jolie secrétaire. En silence, ils me regardaient. Cela devait être un spectacle rare de voir un homme qui venait de passer sept jours en compagnie de couleuvres et de rats, avec pour toute nourriture 200 grammes de pain noir par vingt-quatre heures. Ils commencèrent par me complimenter sur mon action pendant la guerre d’Espagne. Je leur répondis par les pires injures que je pus trouver. Ils se mirent alors à me frapper tandis que la belle secrétaire contemplait la scène en fumant. Je refusai de signer le procès-verbal de l’entretien et l’on me reconduisit au cachot. Cette fois, j’y demeurai un mois, ma ration de pain fut réduite à 100 grammes. Quand j’en sortis, je fus conduit devant un capitaine de la N.K.V.D. Sans dire un mot, celui-ci me tendit un miroir. J’y vis un vieillard. Mon visage, d’une saleté ignoble, était ridé et crevant. Mes cheveux noirs, noirs comme le jais, étaient devenus tout blancs.
— Et maintenant ? dis-je.
— Maintenant, répondit le capitaine, on va vous envoyer au fumier.
— Qu’est-ce que c’est que le « fumier » ?
— C’est l’endroit où l’on rassemble ceux qui ne sont plus bons à travailler et qui n’ont plus qu’à attendre la mort.
C’est ce qui serait arrivé sans doute. Mais il est écrit que je ne fais jamais rien comme personne ; je fus sauvé par un tremblement de terre. Le 6 décembre 1948, vers onze heures du soir, il y eut dans la région d’Achiabab, où se trouvait le camp, un formidable séisme. Sur 2 800 prisonniers, 34 seulement survécurent. J’étais de ceux-là. Comme les bâtiments avaient été détruits et qu’une de mes peines venait à expiration le 25 décembre, je tentai la chance, aidé par un vieux communiste ouzbek Kourgan Amedo. Le 29 décembre, la nouvelle administration du camp me libéra en me donnant 14 roubles, un pain noir et un papier de la police secrète qui m’enjoignait de gagner l’Ouzbékistan, région de résidence forcée. Mais Amedo m’attendait. Il avait acheté pour moi des vêtements neufs. Nous fîmes des provisions de bouche. Et bientôt nous nous retrouvâmes dans la région où j’avais réussi ma première évasion. A deux journées à peine de La frontière, nous fûmes découverts. L’aube venait de poindre. Nous traversions un vallon. Des fusils se mirent à tirer. Amedo tomba. Il était atteint au ventre. Je voulus le porter.
— Va-t’en, va-t’en, dit-il.
Une deuxième balle l’atteignit dans la tête. Je me mis à courir. Deux jours plus tard, affamé, déguenillé, pesant 39 kilos, je m’écroulais sur la terre d’Iran. J’avais quitté, et définitivement cette fois, l’Union Soviétique, patrie du socialisme et des prolétaires du monde entier.

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